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La prise de conscience et non du voyeurisme


Depuis plus de trente ans, je me suis engagée dans un combat qui ne connaît ni repos ni demi-mesure : la protection et la défense des enfants. Trente années à rappeler qu’un enfant a le droit fondamental d’exister dans le respect absolu de son intégrité physique, de sa dignité et de sa santé mentale. Trente années à écouter, à accompagner, à dénoncer, à tenter de réparer l’irréparable. On ne sort jamais intact d’un tel engagement, mais on ne peut pas non plus détourner le regard quand il s’agit d’innocence brisée. Pour certains, l’affaire Epstein a été une révélation brutale. Pour d’autres, elle a confirmé ce qu’ils pressentaient déjà. Pour ma part, je savais que des réseaux existaient, je savais que des systèmes d’exploitation pouvaient se dissimuler derrière le pouvoir, l’argent ou l’influence. Ceux qui se battent depuis longtemps contre l’exploitation des mineurs savent que ces mécanismes ne naissent pas d’hier et qu’ils prospèrent souvent dans l’ombre, protégés par le silence, la peur ou l’indifférence. Il est cependant essentiel de rappeler une vérité que l’émotion médiatique occulte souvent : la majorité des violences sexuelles faites aux enfants se produisent dans leur environnement proche. Environ 80 % des actes de pédocriminalité ont lieu au sein même du foyer ou dans le cercle de proximité — famille, entourage, amis, voisins, cadre scolaire ou associatif. Les réseaux organisés, aussi terrifiants soient-ils, représentent une part minoritaire de cette réalité, autour de 20 %. Cela ne les rend pas moins graves. Mais cela nous oblige à regarder aussi là où cela dérange le plus : dans les espaces censés protéger. Au fil des années, j’ai vu des femmes et des hommes se lever avec courage pour dénoncer, enquêter, recueillir des preuves, protéger des victimes. Certains ont payé un prix immense. D’autres ont vu leur réputation brisée, leur santé détruite, leur vie bouleversée. Il existe des parcours marqués par des drames, des disparitions, des effondrements personnels. La lutte contre la maltraitance et l’exploitation expose à des pressions psychologiques intenses, à des menaces, à un isolement profond. Quelles que soient les circonstances, nous n’oublierons jamais ceux qui se sont engagés pour la cause des enfants et qui n’en sont pas revenus indemnes. Leur mémoire mérite respect et dignité. Il y a aussi ceux que l’on ne voit pas tomber publiquement, mais qui se consument intérieurement. Ceux qui ont vu trop d’images, entendu trop de récits, porté trop de détresse. L’exposition répétée à la violence, aux témoignages d’abus, aux preuves insoutenables, laisse des blessures invisibles. Elle ronge lentement. Elle épuise les forces. Elle peut conduire à l’effondrement. Ces souffrances-là aussi doivent être reconnues, et ceux qui œuvrent à protéger les enfants doivent bénéficier d’un véritable accompagnement psychologique. Défendre l’enfance ne devrait jamais signifier se sacrifier jusqu’à disparaître. Et puis il y a les survivants. Ceux qui continuent, malgré la fatigue, malgré la colère, malgré la frustration. Lorsque des affaires médiatisées ressurgissent, elles ravivent les souvenirs, les visages, les voix des enfants rencontrés. Elles réveillent une indignation profonde. Être parfois caricaturé, moqué ou disqualifié lorsque l’on alerte sur ces sujets est une épreuve supplémentaire. Pourtant, la protection de l’enfance ne devrait jamais être un champ de bataille idéologique. Elle devrait rassembler, au-delà des clivages. Je voudrais que celles et ceux qui découvrent aujourd’hui l’ampleur de certaines affaires comprennent une chose essentielle : le voyeurisme n’a pas sa place. La curiosité malsaine ne protège personne. Ce qui compte, ce n’est pas le sensationnalisme, mais la vérité, la justice et la prévention. La vérité doit être recherchée avec rigueur, dans le cadre du droit, sans complaisance ni instrumentalisation. Elle doit permettre d’assainir, de corriger les failles, de renforcer les mécanismes de contrôle et de protection. Il ne s’agit pas d’une anecdote médiatique. Il s’agit d’enfants. D’innocence volée. De traumatismes durables. De violences qui marquent à vie. Nul ne devrait rester indifférent face à cela. Mais l’exigence de justice doit s’inscrire dans le respect des procédures, des faits établis et de l’État de droit. La lutte contre l’impunité passe par des enquêtes solides, des institutions fortes et une société vigilante. Mon souhait, comme celui de beaucoup d’autres engagés de longue date, est simple et exigeant à la fois : que toute la lumière soit faite, sans complaisance, sans oubli, sans protection indue. Que les responsabilités soient établies sur la base de preuves. Que les victimes soient écoutées, reconnues, accompagnées. Et que la société dans son ensemble s’éveille à l’ampleur réelle des violences faites aux enfants, non pour sombrer dans la peur, mais pour agir avec détermination. Protéger les enfants n’est pas une option morale secondaire. C’est un devoir collectif fondamental. Cela commence par l’écoute, par l’éducation, par la prévention, par le courage de signaler. Cela continue par une justice ferme et indépendante. Et cela se prolonge dans notre capacité à ne jamais banaliser la souffrance des plus vulnérables. Après plus de trente ans de combat, ma conviction demeure intacte : tant qu’un seul enfant sera menacé, le silence ne sera jamais une option. Fabienne de Ferry



 
 
 

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